
À l’heure où Haïti traverse une crise sociale, économique et humaine durable, Gaëlle Bien-Aimé revient sur scène avec une clarté rare : transformer le rire en instrument de lucidité collective. Soirée du rire devient alors bien plus qu’un moment de détente, c’est le prolongement d’un parcours artistique forgé dans l’engagement, l’analyse sociale et la volonté constante de questionner le réel.
D’abord, la trajectoire de Gaëlle Bien-Aimé éclaire la singularité de cette édition. Comédienne, metteuse en scène, militante pour les droits humains et observatrice rigoureuse de la société haïtienne, elle s’est construite au croisement de l’art et du civisme. Depuis ses débuts au théâtre, elle s’attache à révéler, avec précision et exigence, les contradictions d’une société qui oscille entre violence et créativité. C’est dans cette continuité qu’elle a créé son alter ego, Élisabeth Appolon, un personnage désormais iconique qui lui permet de manier satire, ironie et absurde avec une intensité maîtrisée. Grâce à cette figure, elle donne une voix acerbe aux frustrations populaires tout en évitant le sensationnalisme, fidèle à l’éthique journalistique et artistique : informer sans déformer, dénoncer sans diffamer, éclairer sans manipuler.
Ensuite, la participation de Néhémie Bastien et Godard Jacques renforce la portée de l’événement. Leur présence respectivement marquée par une énergie scénique forte et un sens affûté de l’observation sociale permet d’élargir les regards sans jamais trahir la cohérence du spectacle. Ensemble, ils composent une lecture plurielle mais équilibrée du réel haïtien. C’est précisément grâce à cette complémentarité que Soirée du rire évite la caricature facile et privilégie une approche responsable : contextualiser, nuancer, rendre compte d’un vécu collectif sans détourner la souffrance en simple ressort comique.
De plus, le choix des thèmes abordés, argent, inégalités sociales, rapports de classe, instabilité du pays, s’inscrit dans un travail de continuité avec le parcours de Gaëlle Bien-Aimé. Elle n’utilise pas l’humour comme une échappatoire, mais comme un outil de résistance. Son écriture, toujours documentée, s’appuie sur la réalité observable : le quotidien des familles, l’effritement des structures, la fatigue morale d’une société en quête de souffle. Ainsi, chaque sketch devient une chronique vivante, construite avec rigueur et portée par une conscience citoyenne assumée.
Par ailleurs, la mise en scène transforme la salle en espace partagé où le public ne consomme pas le rire : il le produit, le comprend, le revendique. Grâce à une interaction subtile, Gaëlle Bien-Aimé installe un climat où l’audace ne compromet jamais la responsabilité. Le sarcasme, loin de blesser, éclaire ; l’absurdité, loin de déformer, révèle. Cette fidélité au réel, alliée à la volonté de transmettre sans parti pris, inscrit la soirée dans une démarche conforme aux principes déontologiques : respect du public, absence de manipulation, recherche de vérité et de pertinence.
Enfin, cette édition de Soirée du rire confirme l’empreinte singulière d’une artiste qui ne cesse de franchir de nouveaux paliers. Le parcours de Gaëlle Bien-Aimé, marqué par le théâtre, la radio, la télévision, l’écriture, la scène internationale trouve ici une nouvelle maturité. Elle n’amuse pas seulement : elle analyse, elle décortique, elle transmet. Son humour, construit sur une observation constante et une méthodologie presque journalistique, devient une manière d’exercer une vigilance citoyenne dans un pays où les mots manquent souvent pour dire l’indicible.
À travers Soirée du rire, Gaëlle Bien-Aimé rappelle qu’un spectacle peut être à la fois divertissement, espace critique et acte de courage. En s’appuyant sur un parcours riche, une écriture engagée et un sens aigu de la responsabilité artistique, elle propose une expérience collective qui élève autant qu’elle libère. Dans un contexte national éprouvant, son humour n’est pas une diversion : c’est une respiration lucide, un outil de résistance douce et un rappel que comprendre, rire et agir peuvent, ensemble, participer à la reconstruction morale d’un peuple.
Brinia ELMINIS



























